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#40 Écrire du code à la main sera bientôt aussi exotique que perforer une carte

Francois VEAULEGER
il y a 3 heures
3 min de lecture

Un développeur de 1970 aurait trouvé absurde qu'on écrive un programme sans passer par des cartes perforées. Un développeur de 1990 aurait trouvé absurde qu'on code sans gérer sa mémoire à la main. Chaque génération prend l'abstraction dont elle a hérité pour la nature des choses, et la suivante pour de la magie douteuse. Nous y sommes encore.

L'informatique n'a jamais rien fait d'autre que monter d'un cran

Reprenons la série. Au départ, on programme en binaire, littéralement en positionnant des interrupteurs. Puis vient l'assembleur, qui remplace les nombres par des mots. Puis les langages compilés, Fortran et C, qui permettent d'écrire une formule au lieu d'une suite d'instructions machine. Puis les langages à mémoire gérée, Java et Python, qui suppriment une classe entière d'erreurs. Puis les frameworks, qui suppriment la plomberie. Puis le no-code, qui supprime la syntaxe.

À chaque étage, le même mouvement : on décrit davantage l'intention et moins la mécanique. Et à chaque étage, la même objection : « on perd le contrôle », « ce sera moins performant », « ce n'est pas du vrai développement ». L'objection a toujours été partiellement juste et globalement sans effet.

Vu ainsi, un modèle de langage n'est pas un ovni. C'est l'étage suivant, celui où la description de l'intention se fait en français. La rupture n'est pas de nature, elle est d'amplitude : c'est le premier étage où l'humain n'a plus rien à apprendre de la langue de la machine, parce que la machine a appris la sienne.


Le clavier comme goulot d'étranglement

Regardons le débit. Un adulte entraîné tape entre 40 et 60 mots par minute. Il parle entre 130 et 160. Le rapport est de un à trois, et il ne mesure que la partie visible.

La partie invisible coûte plus cher. Quand vous tapez, vous compressez. Vous coupez, vous reformulez, vous abandonnez la nuance parce qu'elle allongerait le paragraphe. Vous filtrez votre pensée avant qu'elle n'atteigne l'écran, et ce filtre est appliqué par la fatigue, pas par le jugement. Les tenants de la dictée assistée en 2026 défendent exactement cet argument : le goulot d'étranglement de l'IA n'est plus le modèle, c'est la bande passante d'entrée de l'humain. L'argument mérite d'être pris au sérieux, même s'il vient souvent de gens qui vendent des micros.

Ajoutez le corps. Le clavier et l'écran imposent une posture, une distance, un regard fixe. Toute interaction passant par eux exclut mécaniquement les situations où l'humain a les mains occupées, les yeux ailleurs, ou simplement quelqu'un en face de lui. Un médecin en consultation, un agent d'accueil, un technicien sur un site, un guide en montagne. Ce sont précisément les métiers où l'informatique a le plus mal pénétré, et ce n'est pas un hasard.


Ce qui bascule vraiment : la compétence rare change de place

Pendant cinquante ans, la compétence numérique valorisée a été la maîtrise de l'outil. Savoir manier un tableur, une base de données, un logiciel métier, un langage. Cette compétence se raréfie en valeur, pas parce qu'elle devient inutile, mais parce que la barrière d'entrée s'effondre.

La compétence qui monte est plus ingrate : savoir formuler un problème. Dire ce qu'on veut, dans quel contexte, avec quelles contraintes, et savoir reconnaître une mauvaise réponse quand on en voit une. C'est une compétence de cadrage, pas de manipulation. Elle ressemble beaucoup plus au travail d'un chef de projet ou d'un consultant qu'à celui d'un informaticien.

Il faut ici une réserve honnête, et elle est importante. Le langage naturel est ambigu, le code ne l'est pas. Ce qu'on gagne en accessibilité, on le perd en déterminisme. Une instruction en français peut être interprétée de trois façons, une ligne de Python n'en a qu'une. Les organisations qui vont souffrir dans les deux prochaines années sont celles qui auront confondu « c'est facile à demander » et « c'est fiable à exécuter ». La couche d'abstraction supplémentaire ne supprime pas le besoin de vérification, elle le déplace, et elle le rend beaucoup moins visible.


Et maintenant ?

Deux conséquences pratiques pour une collectivité, un office de tourisme ou une PME.

La première : arrêtez de recruter sur la maîtrise d'outils qui auront changé dans dix-huit mois, et recrutez sur la capacité à décrire proprement un problème. C'est aussi vrai en interne, dans la façon dont vous formez vos équipes.

La seconde : tout gain d'accessibilité doit s'accompagner d'un dispositif de contrôle, sinon il se paie plus tard et plus cher. Qui relit ? Selon quel critère ? Qui est responsable de la sortie ? Ces trois questions ne coûtent rien à poser aujourd'hui et deviennent très onéreuses à traiter après un incident.


Reste la question du calendrier. Ces mouvements ont-ils déjà commencé, ou parlons-nous d'une décennie ? Réponse dans le prochain article, avec ce qui est réellement documenté pour les six prochains mois.

 
 
 

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